14/09/2009

Sarane Alexandrian a rejoint Breton et Nougé

60 jours.jpgSarane Alexandrian est décédé ce week-end. Il avait bien vécu, du haut de son grand âge et de sa sagesse distante, lui qui avait eu l'honneur suprême de se faire excommunier par Breton comme tous les vrais surréalistes. Je ne pourrais écrire ici son éloge funêbre car je n'ai lu qu'un seul de ses livres, mais je l'avais trouvé particulièrement lumineux.

Comme un phare de moto dans la nuit. Ou un vers luisant au milieu du fumier.

"60 romans au goût du jour et de la nuit" publié par Fayard en 2000 est un inventaire d'idées et de synopsis de romans à écrire, avec une propension de l'auteur à reprérer ce qui n'a pas encore été ni fait, ni tenté ni réussi. A l'heure où les blogs multiplient les recettes pour aider les auteurs à se faire publier (les pires comme les meilleures), je recommande chaudement la lecture de ce traité qui n'est certainement pas le bon guide pour trouver un sujet vendeur mais permet, justement, de retrouver les traces du roman ambitieux, littéraire, simplement différent.

Alexandrian était d'une génération où on ne parlait de soigner l'image d'un écrivain mais tout simplement de préserver celle, bien plus sacrée, de la littérature, cette discipline magique où les mots font autre chose que vendre et communiquer.

Je ne sais pas si le livre est encore disponible. Il me semble en tout cas très recommandable en guise d'hommage.

07/08/2009

Le livre d'occasion est-il un livre ?

dyn003_original_479_360_pjpeg_10304_5e4884f7f94fad5f312a7d2aa0fe3f3f.jpgDepuis quelques années, une question me taraude : pourquoi exclut-on systématiquement les ventes de seconde main des études qui cherchent à prendre le pouls du marché livre ? Un livre acheté d'occasion n'est-il pas un livre ?

Je suis un grand lecteur et un très petit acheteur, surtout en chiffre d'affaire. Depuis toujours, je lis avant tout :

  • des livres empruntés en bibliothèque ;
  • des livres qu'on me prête ;
  • des livres que j'achète de seconde main (chez les bouquinistes, sur les brocantes et vide-grenier...) ;
  • des livres qu'on m'offre (cadeaux, services de presse...).

Quand j'achète des livres en librairie, ce qui est très rare, c'est avant tout parce qu'on m'a offert des Chèques-Lire ou parce que j'ai envie de compléter une série que j'ai dénichée ailleurs (il me manque le troisième tome, je n'ai pas lu le premier volet...). J'achète avant tout des livres pour enfants (faut de bon réseau de seconde main sur ce thème).

La part du budget du ménage que je consacre à l'achat de livres est, du coup, dérisoire. Suis-je pour autant un petit consommateur de livres ? Certainement pas, il y a des milliers de livres à la maison, dont plus de 500 rien que pour mes enfants. Alors, pourquoi mes achats de livres ne sont-ils pas considérés comme des achats par les études spécialisées (comme celle sur le marché du livre en Communauté française de Belgique, par exemple)?

J'ai cherché à comprendre et la meilleur explication est que, même si l'étude est commanditée par le Ministère de la Culture, elle vise à informer avant tout un secteur économique, celui de l'édition, qui n'a rien à gagner dans le marché de seconde main, au contraire, ils y voient surtout une perte de ventes pour eux. Alors que tout les gros lecteurs vous confient qu'ils lisent surtout en bibliothèque et se fournissent dans le marché de seconde main, aux yeux du monde de l'édition, un gros lecteur est un gros acheteur de livres neufs, ce qui n'est pas du tout la même chose.

Du coup, l'analyse culturelle des achats de livres n'a, à mes yeux, aucun intérêt, car elle passe sous silence un fait réel : la quasi éternité du livre. On n'achète peut-être plus autant de livres qu'avant (ce qui reste à voir) mais on les détruit toujours aussi peu (le livre est un objet respecté, voir sacré), on les conserve, on les stocke en rayonnage et dans le grenier, on les prête, on les offre : ils circulent encore, donc ils vivent !

Mes enfants lisent les livres que j'ai lus à leur âge, ils ont pillé la bibliothèque familiale. Ce sont des livres qui ressuscitent. Et cela n'apparaît pourtant nulle part dans les statistiques (toujours des statistiques d'achat et de transactions commerciales).

Je consulte en quelques instants des livres tombés dans le domaine public grâce à Internet (encore du Hugo, tout récemment, qui est aussi dans ma bibliothèque, pourtant), je fais revivre le texte. Cela n'apparaît pas non plus dans les statistiques.

Et ces milliers de marchands de livres d'occasion, sur les quais, dans les villages du livre, boulevard Lemonnier à Bruxelles... Ils ne vendent pas du livre ? Comment se portent-ils en temps de crise ? Vendent-il plus, vendent-ils moins, nous n'en savons rien, malheureusement, car... le livre d'occasion n'est pas un livre, aux yeux des sondeurs de marché.

Heureusement que les lecteurs ne sont pas aussi bornés qu'eux !

Avez-vous d'autres idées à ce sujet, je serais ravi d'en discuter avec vous...

 

03/04/2009

Un livre en forme de tsunami

tsunami.jpgMais à quoi peuvent donc servir tous les livres qui mêlent texte et images ? La plupart du temps, l'album que l'on prend en mains, aussi joli soit-il, aussi intelligent et astucieux son propos soit-il, ne dépasse pas la simple distraction.

Avec la publication de « Tsunami », un livre pas du tout comme les autres, les éditions Rackham nous initient à une tradition de récits graphiques venus de l'autre bout du monde, dont le sens et l'utilité s'imposent d'emblée.

Dans la culture bengali, les rouleaux peints patuas servent de supports aux conteurs qui passent de village en village. Face à l'assistance, les conteurs indiquent du doigt les dessins à regarder tandis qu'ils chantent le texte. Les récits peuvent aussi bien perpétuer des histoires traditionnelles que s'inspirer de l'actualité récente. Cette tradition orale séculaire est encore bien vivante dans les états indiens du West Bengal et du Bihar, en Inde. La preuve, c'est de là que provient ce livre exceptionnel, dessiné pour témoigner de l'émotion collective qui a traversé la région, en décembre 2004, lorsqu'un tsunami a ravagé l'Indonésie, le Sri Lanka et l'Inde.

« Tsunami » n'est plus seulement un rouleau, c'est désormais un livre dédié à la mémoire des victimes de cette catastrophe. Sous forme d'accordéon, le long dessin représente un tsunami personnifié, qui crache de l'eau à travers toutes les pages, emportant sur son parcours sinueux aussi bien les gens que les objets et les animaux. D'une lisibilité limpide, le dessin en couleurs vives et tranchées, est accompagné par la transcription du chant qui, dans sa simplicité, parvient à rendre aussi bien l'émotion et la peine que la colère et la révolte.

Cet objet hors du commun a été entièrement conçu et sérigraphié, collé et cousu à la main en Inde par l'atelier des édition Tara à Chennaï, et se présente comme un protoype d'édition équitable.

Pour donner une idée de cette forme graphique étonnante, rien ne vaut une bonne image et un extrait du texte.

 

tsunami2.jpgBallet d'hélicoptères

débris de toitures

Survivants qui se battent

pour de la nourriture

Amer destin

de mourir comme des mouches

Les larmes coulent

de mes yeux, de ma bouche

Aide, politique

et petits arrangements

Vont de concert

entre les baraquements

Les affamés tiendront-ils

encore longtemps

Tsunami

Terreur des vivants


Une histoire d'espoir

avant de finir

Sur une berge, un temple

regardait le temps vieillir

Il n'a ni cédé

ni ne s'est effondré

Mais on a vu à ses pieds

un autre temple se dévoiler

Sous les sables

par les flots avalés

Même dans la destruction

tu fais surgir la beauté

Tsunami

Apatride calamité !

 

Et pour écouter le chant en version originale et découvrir comment le livre est fabriqué entièrement à la main, il suffit de regarder la vidéo ci-dessous.

 

 

 

Joydeb et Monyna Chitrakar, « Tsunami », Editions Rackham, 30 euros.

 

23/03/2009

Un livre à dévorer de toute urgence (et plus tard aussi)

Tamar Drewe cover.jpgLe plus beau des dilemmes auxquels un lecteur peut être confronté n'est sans doute pas celui du Capitaine Haddock (la barbe : sur ou sous la couverture dans le lit ?), même si ce problème le tient éveillé tout une nuit, c'est d'en arriver à ce point magique dans un livre où l'on voudrait à la fois lire la suite au plus vite, tant le plaisir est intense, et ralentir la lecture pour la faire durer le plus longtemps possible. C'est un bonheur exquis et douloureux, car l'on sait que derrière ces deux solutions se cache une vérité bien plus profonde : tout livre, aussi bon soit-il, s'achève une fois la dernière page atteinte. Il faudra bien quitter l'univers doux et chaud de la fiction pour rejoindre le monde terne et froid de la réalité. Ce moment peut-être repoussé quelque peu, il ne peut pas être écarté complètement. Mais quel plaisir intense que de sentir qu'on voudrait freiner alors que la lecture s'emballe ! Il est rare, malheureusement, surtout en bande dessinée, où les pages se tournent si vite et les planches se parcourent avec si peu d'effort qu'on atteint la dernière avant d'avoir eu le temps de savourer.

Heureusement, il y a « Tamara Drewe » de Posy Simmonds. Peut-être bien la lecture la plus époustouflante, à mes yeux, de l'année 2008. Un vrai pavé, un vrai roman graphique, bourré de textes et fourmillant de personnages attachants, une vraie œuvre de littérature, qui recourt aussi bien au texte qu'aux images, aux bulles qu'aux descriptions. En bref, un roman qui ne se prive de rien et qui chouchoute ses lecteurs.

Il paraît que l'histoire s'inspire du roman « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy. Je serais bien incapable d'en juger car je n'ai pas lu ce livre. Mais ce que je peux dire est que le résultat ne sent pas le moins du monde l'adaptation, bien au contraire.

Dès les premières pages, on comprend qu'on pose les pieds dans un univers dont Posy Simmonds maîtrise les moindres recoins. On découvre, dans la campagne anglaise, Stonefield, un lieu de retraite pour écrivains, où tous ceux qui le souhaitent peuvent venir achever, en résidence paisible, leur travail de rédaction. Dans la remise, on trouve Nicholas Hardiman, auteur à succès de romans policiers, marié à Beth, la tenancière des lieux. C'est un bel homme, coureur de jupons et grande gueule. Il prend toute la place que son épouse, dévouée et discrète, laisse disponible. Le docter Glen Larson, prof d'unif et traducteur, loge et travaille dans la chambre Bateman. C'est un habitué des lieux, il est gros et barbu, son livre n'avance pas et ça l'arrange plutôt bien, il apprécie les séjours à Stonefield. Il y a encore Andy Cobb, le jardinier de la ferme bio, et quelques autres écrivains de passage... Puis, un matin, l'équilibre paisible bascule, lorsque la scène de ménage entre Nicholas et Beth éclate dans la cour de la résidence, devant témoins. Au départ de cette altercation, une histoire d'infidélité qui est loin d'être la première. Nicholas va devoir quitter les lieux et Beth maintenir le bateau à flots... Ce ne sera pas simple car voici que débarque, dans le village voisin, Tamara Drewe, jeune pipole, chroniqueuse de presse, citadine allumeuse et désinvolte, bien décidée à s'installer dans ce cadre magnifique et... paisible.

drewe7.jpgDurant plus de 130 pages, on va se passionner pour ces personnages d'écrivains timides et de campagnards maladroits, on va les regarder se débattre et s'ébattre dans les prés, dans la boue et à leur table de travail. On y ajoutera quelques jeunes du village, des téléphones portables, des couples qui se forment et se déforment, des rumeurs qui courent, des intrusions et des coups fourrés... On se régale d'un bout à l'autre, non seulement parce que le propos est croustillant mais surtout parce que la façon de le raconter, en roman aux voix multiples, où chaque personnage s'exprime tour à tour, où les mêmes faits sont racontés suivant un point de vue puis un autre, en images, en texte et en mélange des deux, est un vrai délice.

Posy Simmonds a trouvé non seulement le tempo qui convenait à son histoire, elle manie surtout avec habileté les ruptures de ton et de genre, elle passe du monologue intérieur aux scènes de pure BD, du récit rédigé dans un journal intime aux images sans paroles, du monochrome aux couleurs flashy avec une égale maîtrise.

Ajoutons à cela que le livre, épais et cartonné, avec son format presque carré et son marque-page en tissu est un très bel objet, que la traduction de Lili Sztajn est à la hauteur de la difficulté et on comprendra pourquoi, bien qu'il ne ressemble à aucun autre, ravit tous ceux qui prennent le temps de se plonger dans ses pages. Bien trop roman pour les simples amateurs de BD, bien trop BD pour les fans de littérature anglaise, il convainc tous les publics parce que c'est un vrai roman graphique, au sens plein du terme, un œuvre qui réinvente sa propre façon de raconter l'histoire sans se priver d'aucun des talents de son auteur.

Hors du commun, vraiment.

 

Posy Simmonds, « Tamara Drewe », Denoël Graphic. 134 pages - 23,50 EUR.

 

21/03/2009

Tout doit disparaître (sauf la littérature)

recto_nous_disparaissons.jpgIl faut un talent hors du commun pour se lancer dans un sujet casse-gueule et en tirer un très bon roman. Scott Heim démontre, avec « Nous disparaissons », son second roman, qu'il a la trempe et le culot nécessaires à pareille entreprise.

Le roman raconte comment Scott, le narrateur, empêtré dans sa dépendance à la méthamphétamine, quitte New York et son boulot alimentaire pour rejoindre sa mère, au fin fond du Kansas, afin de l'assister dans ses derniers jours, suite à l'avancée de sa maladie. Mais Dona, la mère, a bien changé depuis la dernière fois qu'il l'a vue. La maladie l'a affaiblie, certes, mais elle est surtout obsédée par les disparitions d'enfants qui se produisent dans tout le pays, obnubilée par la recherche de témoignages, de preuves et, qui sait, de coupables. Elle interroge les parents, visite les lieux de rapts, collectionne les coupures de presse.

Pour le lecteur belge, qui a vécu les années de comités blancs, la chasse aux sorcières et aux réseaux, la traque des magistrats et notables cachés derrière les enlèvements d'enfants, et bien d'autres formes de paranoïa collectives qui ont vicié les débats et la vie publics durant plusieurs années, jusqu'au procès définitif de Marc Dutroux, l'idée de suivre une mère et son fils dans leur quête des méchants inconnus qui s'en prennent aux enfants angéliques, même dans un texte de fiction, a tout pour déplaire. Et pourtant... une fois acceptée l'idée (si on ne l'accepte pas, on repose le roman avant même de l'ouvrir car le contexte est posé dès les premières lignes), on découvre un roman dont le sujet est tout autre, bien plus profond et touchant que la quête des coupables, porté par un couple de laissés pour compte terriblement humains.

D'un côté, il y a une mère alcoolique en rémission, cancéreuse au stade avancé, gentille et entière, dont la raison semble avoir basculé pour de bon de l'autre côté de cette fine frontière qui départage le bon sens du délire. De l'autre, un fils toxicomane, timide, mal à l'aise, excité par les produits qu'il fume ou inhale, assommé par les somnifère qu'il avale chaque soir. Une belle paire de déchets aux yeux de l'Amérique bien pensante ? Non, deux Américains comme tant d'autres, justement, en vie malgré tout, à l'instar de tous les autres personnages que l'on croise dans cet épais roman : une voisine plaquée par son mari, un gamin en fugue, des habitants du coin accueillants mais tous portés par une sorte de nonchalance dépressive, qui devrait faire peine à lire et n'inspire pourtant que de la compassion et de la sympathie.

Car il y a bien un tour de force dans l'écriture de Scott Heim, une sorte de manœuvre de prestidigitateur, qui, à partir d'un sujet sombre, voire plombant, parvient à atteindre l'essence même de ce qui fait l'espèce humaine, ce fil d'humanité qui se transmet d'une génération à l'autre, qui survit à la mort et dépasse la simple mécanique de chair et d'os ou les rapports de force qui lient les êtres entre eux. Difficile d'en dire plus sans dévoiler l'épaisseur même du roman, qui ne se révèle que dans les dernières pages, quand le titre du livre se met à résonner d'une tout autre façon aux oreilles du lecteur, quand les disparitions d'enfants cèdent la place à des disparitions d'un tout autre type, moins spectaculaires sans doute, moins alarmantes et moins émotionnelles, mais probablement plus humaines, tout simplement.

L'écriture de Heim est sans fioriture, elle se borne à raconter les faits, à rendre compte du déroulement des journées, et c'est par cette objectivité précisément qu'elle parvient à rendre palpable et vertigineuse la sensation que nous aussi, un jour, nous disparaîtrons, comme tout le reste.

 

« Nous disparaissons » est un roman de Scott Heim, traduit de l'américain par Christophe Grosdidier, publié Au Diable Vauvert. Le même éditeur avait déjà publié son premier roman, « Mysterious skin », il y a quelques années. Pour les fans de détails techniques, il y a 380 pages et le bouquin coûte 23 euros, qu'on ne regrette pas.

 

 

03/03/2009

Lysiane D'Haeyère rejoint Gaston Compère et bien d'autres

th-200x200-eperonniers_malinconi.jpg.jpgC'est la première éditrice que j'ai rencontrée, alors que j'étudiais encore à l'Université : elle était venue accompagner Rossano Rosi pour la présentation de son roman à la Librairie Pax. Petite, cheveux blancs, grandes lunettes, un caractère marqué et une propension à prendre la parole quand on ne la lui donnait pas. C'était un personnage.

Quelques années plus tard, c'est elle qui m'a fait entre dans le monde de l'édition : j'ai été, pendant près de deux ans, le seul employé des Eperonniers, sa maison d'édition, où elle poursuivait son travail de repérage d'auteurs de littérature contemporaine, toujours à Bruxelles alors que tout le monde, les médias et l'ensemble du monde littéraire en général, ne jurait que par Paris.

Dans son catalogue il y avait bien sûr les restes des Editions Jacques Antoine : André Baillon, Odilon-Jean Périer, Franz Hellens, Michel de Ghelderode... mais il y avait aussi quelques noms aujourd'hui devenus prestigieux : Henri Bauchau, François Emmanuel, Claude Javeau, Gaston Compère, Nicole Malinconi, Karel Logist... ou Liliane Wouters.

Elle adorait par-dessus tout avoir le bonheur de rencontrer un vrai auteur. Je me souviens l'avoir entendue défendre et promouvoir les textes de Denis-Louis Colaux, ceux d'Otto Ganz, la poésie de Serge Delaive et de Carl Norac, le roman de l'angolais Pepetela.

Elle était paradoxale à plus d'un titre, elle adorait les auteurs et ne les traitait pas toujours bien. On l'accusait à tort de toucher des subsides monumentaux alors que tout son patrimoine personnel a été investi à perte, année après année, dans des caisses de livres, dont beaucoup aujourd'hui prennent la poussière.

Nous nous sommes souvent pris la tête, dans notre bureau chauffé au charbon sur le site de Tour et Taxis, notre collaboration a été très houleuse sur la fin mais je sais que c'est elle qui m'a appris l'essentiel : le vrai travail du manuscrit, les fondamentaux du travail d'éditeur sur le long terme, la rage de croire que la qualité est le seul moyen d'exister sur le long terme.

Elle ajoutait à cela, du haut de ses 73 ans, une mémoire sans pareil pour l'histoire de l'édition en Belgique. Elle connaissait tout le monde, jusque dans leurs plus petits défauts. Elle ne se laissait pas avoir par la poudre aux yeux et les effets marketing qui menaçaient peu à peu d'engloutir le métier d'éditeur derrière des torrents de promotion et de publicité tapageuse.

C'était une éditrice.

Je suis fier d'avoir été son dernier employé.

 

28/02/2009

Dérapage 02 - délires incontrôlés

DERAPAGE2couvWEB.jpgIls viennent de cette partie de la Belgique qu'on dénomme le Pays noir et cela explique peut-être pourquoi Mashall Joe et Dampremy Jack cultivent un humour de la même couleur.

Dans ce deuxième album qui, comme le premier, se présente sous la forme d'une anthologie d'histoires brèves et délirantes, les Sauveurs de la Terre, deux flics répondant aux mêmes noms que les auteurs de l'album, soit Dampremy Jack et Mashall Joe, sont appelés à la rescousse pour déjouer les plans machiavéliques de Señor Cervella, le méchant de service, qui rêve de tout faire péter, les deux héros comme le reste de la planète. D'enquête en enquête, le mystère reste aussi épais et l'humour fait de même.

Car, dans l'univers de Dérapage comix, tout a fâcheusement tendance à partir en sucette. Les héros sont des sales types, racistes, qui exploitent des enfants pour confectionner des ballons et rêvent qu'on les enterre dans un cercueil Ikéa avec pour épitaphe « Ci-gît l'amant d'Hervé Villard » en lettres gothiques. Horrible, n'est-il pas ?

Les aventures sans prétention de ces deux affreux sont à prendre au troisième degré et tout nous y invite, à commencer par des références abondantes à la pop culture cracra (Village People, Mary Poppins, Queen, Avril Lavigne ou encore le roi Léopold II) et un dessin stylisé, où les personnages ont systématiquement la même tête, puis aussi ces décors géométriques truffés de dessins repiqués dans des gravures, de vieilles cartes postales, des plans de montage Ikéa, voitures tirées de planches Letraset et bien d'autres clins d'œil qu'on prend plaisir à voir surgir au détour des cases.

Tout dans ce petit album est référentiel : les illustrations, les personnages et les aventures elles-mêmes, remixes originaux de vieux classiques (l'affrontement entre les gentils et le méchant, la conversation de canapé typique des sitcoms, le robot géant qui marche sur la ville détruisant tout sur son passage...)

A chaque historiette, la narration se réinvente : plusieurs récits sont entièrement sans paroles (les dialogues dans les bulles sont illustrés par des dessins eux aussi), d'autre se présentent avec une voix off, d'autre encore comme de fausses bd classiques... Et, à chaque fois, ça marche : c'est bête et ça fait rire. D'un rire jaune et complice, bête et méchant comme il se doit.

DERAPAGE2int.jpg

Mashall Joe et Dampremy Jack, « Dérapage comix 02, Les sauveurs de la terre », Warum, 112 pages.

PS : si vous n'arrivez pas à lire sur l'écran, achetez l'album ;-)

26/02/2009

Ces Somnabules sont-ils équivoques?

randall.jpgC'est très bon signe quand on termine une BD et qu'on a du mal à la comparer à une autre. Oui, bien sûr, graphiquement, on peut dire que le dessin de Randall.C ressemble à un grand mélange de toute la nouvelle génération de bédéastes français, au premier rang desquels on retrouverait Blain, Blutch et Pedrosa, sans oublier les inséparables Dupuy et Berbérian. Rien que ça, ce n'est déjà pas mal, pour un auteur Flamand, qui a grandi au pays de Neron et de Bob et Bobette. Mais quand on regarde le récit qu'il développe, on se dit qu'il devait surtout apprécier les délires d'autres compatriotes venus d'Absurdistan, comme Kamagurka (Cowboy Henk) ou Luc Cromheecke (le génial géniteur des aventures de Tom Carbone). Toutes ces comparaisons, de toute façon, ne font qu'approcher le phénomène, pas le cerner, loin de là.

Pour lui rendre justice, il faut le lire tout simplement.

 

randall2.jpgLes somnambules est un récit hors pair, avec un pied chez Lewis Caroll et l'autre chez Henri Michaux, tendance Monsieur Plume, il démarre par un dialogue entre un jeune gars et sa copine, dans un appartement cosy, un vrai « cliché littéraire » de la nouvelle bande dessinée mais tout cela n'est qu'apparences car le fil que l'on suit, en réalité est celui du dialogue, les mots devenant soudain plus forts que les contraintes d'espace et de temps. On parle d'une île et de la mer, on s'y retrouvera bientôt, en un glissement subtil, logique et décalé, qui ne cessera de rythmer l'album, d'un bout à l'autre. Façon marabout - bout de ficelle, se dit-on au premier abord.

Qui dit mer dit marins, qui dit marins dit sous-marin, qui pense à île pense au naufrage, à la baleine, aux indigènes... Randall.C nous offre tout cela dans un feu d'artifice drôle et déboîté, toujours logique dans son glissement absurde, étonnamment cohérent dans sa manière de découdre le récit pour mieux en découdre avec le propos. Car tout finit par faire sens. « Les somnambules » est un grand livre. Un magnifique album, qui inaugure un genre nouveau, qui ne serait pas le roman graphique mais le poème graphique, un développement narratif inédit qui s'intéresse moins au devenir des personnages plongés dans le réel qu'au développement quasi sans limite de leur imaginaire.

Époustouflant et déroutant. Que demander de plus ?

Allez, je vais le relire, pour le plaisir.

 

Randall.C, Les somnambules, Casterman, 110 p. Traduit du néerlandais.

14/02/2009

Le Petit Nicolas n'a pas pris une ride

pnicolas2.jpg

C'est sans doute l'un des films les plus attendus de l'année 2009 en France, un des projets les plus casse-gueule que l'on puisse imaginer, aussi. Dans quelques mois nous serons sans doute plongés au cœur d'une déferlante marketing innommable, pour nous convaincre, sans avoir l'air d'y toucher, qu'il ne faut sous aucun prétexte rater le film, alors, avant que tout cela ne s'abatte sur nous comme les yeux du Bouillon, j'avais envie de vous dire à quel point le Petit Nicolas est formidable.

Déjà, gamin, porter le même prénom qu'un héros pareil, ça vous pose un lecteur. C'était terrible. C'était un rien chouette, pour le dire comme lui. Les récrés du Petit Nicolas, les vacances du Petit Nicolas, Joachim a des ennuis... J'ai lu et relu tous les tomes qui existaient à l'époque. Je souriais, je riais, emporté par l'humour de Goscinny, amusé par les dessins déprimés de Sempé, qui rendaient à ces formidables aventures une dimension effroyablement banale et solitaire.

Le Petit Nicolas de Goscinny était un héros au verbe fort, qui se battait et pleurait pour un oui ou non.

Le Petit Nicolas de Sempé était un gamin solitaire, fils unique au cœur de la ville, noyé dans un ennui permanent.

C'est la conjonction des deux Petits Nicolas dans les mêmes livres (édités par Folio Junior, en ces temps-là), qui rendaient le personnage si attachant : le héros et l'humain ne faisaient qu'un.

Je ne me suis pas rués sur les nouvelles publications arrivées sur le marché il y a quelques années. Je me contentais de mes souvenirs bien vivaces (Alceste et son grand appétit, Agnan le chouchou, les coups de poing d'Eudes, les yeux du Bouillon...), je n'avais pas envie de les troubler avec des nouveautés.

Puis j'ai commencé à lire les histoires à haute voix à mes enfants. Ils ont 5 et 7 ans, ils lisent toute la journée mais pour le Petit Nicolas, on fait une exception, c'est moi qui lis à haute voix et ils ne regardent les images qu'après la lecture. Ils adorent. Et moi encore plus. J'adore relire ces histoires avec leurs oreilles qui écoutent et mes yeux qui les regardent écouter. Je trouve les textes encore plus attendrissants maintenant que je suis père à mon tour et l'humour qui fait se tordre Lucie et Joseph sur leurs chaises me touche bien plus que lorsque je lisais tout ça à voix basse. Ce qu'on partage en famille est encore meilleur (il faudra expliquer ça aux pro de l'agro-alimentaire, qui emballent tout en sachet individuel, si vous voulez que je mange un Mars un jour, faites donc une version de 800 grammes à couper en tranches).

J'ai hâte de voir le film, moi aussi. Pas parce que le marketing va m'y contraindre mais parce que Sempé + Goscinny + Chabat, ça pourrait donner quelque chose de merveilleux.

Je croise les doigts et je retourne en lire un épisode ou deux.

 

PS : mais pourquoi donc ont-ils transformé le recueil « Joachim a des ennuis » en « Le Petit Nicolas a des ennuis ». Ah ben oui, pour en vendre plus, suis-je bête. Pfff.

12/02/2009

Blaise de Planchon, une BD qui décape

 

blaise.jpgGlénat fête ses quarante ans et s'offre, comme bien d'autres maisons d'édition réputées, un espace dédié aux nouveaux formats et à la nouvelle génération d'auteurs. En clair, il s'agit d'une nouvelle collection, intitulée « 1000 Feuilles » (à signaler au passage, c'est également le nom de l'émission littéraire de la télévision publique belge, la RTBF, qui réserve une belle place au neuvième art, car son animateur, Thierry Bellefroid, est passionné de bande dessinée). La ligne directrice de la collection est simple : tout est possible . Aucun format standard, pagination libre, couleur ou noir et blanc, l'auteur est seul maître à bord et peut faire n'importe quoi, du moment que c'est de qualité.

La preuve concrète de ces bonnes intentions, c'est tout simplement « Blaise », le premier album publié, signé Dimitri Planchon.

Blaise est un petit gamin à la tignasse abondante, enfant unique, flanqué de parents tout droit sortis des seventies : une mère à lunettes surdimensionnées, une cigarette constamment pendue au bout des lèvres, et un père barbu, à lunettes lui aussi. Ils déambulent dans des décors photographiés puis redessinés et colorisés, le corps raide et l'air faussement impassible. Là-dessus, des dialogues décapants, entrecoupés des pensées des personnages, font merveille. On découvre l'univers ravagé dans lequel se débat la jolie famille : un monde où la télé martèle en permanence le panégyrique d'une star du foot et de la vertu, Dabi Doubane, personnalité préférée des Français, puis diffuse la propagande nauséeuse du futur chef de l'état, dictateur populiste. On rit beaucoup, moitié jaune moitié grincement de dents car, sans sombrer dans la vulgarité, Planchon fourre son doigt en plein là où ça fait mal. Petites hypocrisies entre amis, règlements de compte en famille et jalousie de bureau. Qu'on soit devant la machine à café, dans la voiture, à table ou en randonnée dans la nature, les dialogues giclent et rendent absurdes les situations les plus banales.

Le parti-pris graphique, par son néo-réalisme pris au second degré, rappelle les couvertures de Mad Magazine, mais y ajoute une dose de kitsch savoureux.

Pour un premier album dans la collection 1000 feuilles, c'est une belle découverte. Reste à savoir si les autres parutions seront du même tonneau. Certainement pas, puisque le crédo de l'éditeur est de faire différent à chaque coup.

Vivement la prochaine surprise !

Dimitri Planchon, « Blaise », Glénat, collection 1000 feuilles.

Allez, zou, un bout de planche pour juger sur pièce (merci, Glénat!)

 

blaise2.jpg

 

Toutes les notes