03/11/2010

48h avec Crouzet

Si vous ne connaissez pas encore Thierry Crouzet, il est temps de vous y mettre.

 

Alors que des brouettées entières d'auteurs cherchent encore le bon dosage entre le web et le papier, leur écriture de blog et les publications en librairie, Crouzet s'assied des deux fesses sur cette vieille frontière et attaque l'écriture numérique sur tous les fronts. Il a trois idées par heure au moins, comme la plupart des auteurs, mais il en exploite et en explore au moins une par jour dans son blog. Il la décortique et la partage, pour qu'elle en fasse naître de nouvelles. Ou pour s'en débarrasser, c'est selon.

 

Je n'ai pas envie de commenter ici tout ce qui se dit là-bas, dans ce blog abondant, j'ai l'habitude de commenter sur place les billets qui me donnent des idées (et ils sont nombreux car la pensée de Crouzet, polémique et sitmulante, est contagieuse). Allez donc y voir.

 

tunethumb.jpgMais j'ai eu le plaisir de participer à une aventure collective, initiée par Thiery Crouzet, qui consistait à rassembler, en quelques heures, un collectif de personnes de bonne volonté prêtes à donner un coup de main pour éditer une nouvelle, intitulée "La tune dans le caniveau". Il fallait des éditeurs pour lire et corriger le texte, des relecteurs pour l'orthographe, des graphistes, des metteurs en page, des diffuseurs en ligne, des blogueurs et on a tout trouvé très vite et chacun y a mis du sien.

 

L'idée était tout simplement de voir si une coopérative d'internautes pouvait remplacer une structure éditoriale traditionnelle. Techniquement, il n'y a pas de doute, c'est réussi.

 

Le livre est désormais achevé et disponible, on peut le lire en ligne, le télécharger sur des tas de machines, l'acheter en librairie ou en ligne en version papier ! Tout cela se passe ici : La tune dans le caniveau. Et, pour la première fois, le prix est complètement variable : selon le service que vous souhaitez (un livre papier, un fichier PDF, un fichier pour iPhone...) le prix varie. Le texte est même carrément gratuit sur un simple clic, à condition (il y va de votre honneur) que vous veniez ensuite payer si vous avez aimé le texte.

 

Alors qu'attendez-vous ? Que je vous donne mon avis ?

 

Bon, d'accord, même si je suis très mal placé pour juger.

 

Disons, pour ne pas trop dévoiler la chose que l'histoire se passe dans un futur proche. Le monde est particulièrement fliqué, observé. Un vieil homme, respecté, doit prononcer un discours dans un haut lieu de la culture française, alors que la société semble au bord de l'effondrement. Sa fille, résistante de premier ordre, veut se mêler à la foule pour entendre les mots de son père.

 

Rapide, efficace, le récit de Crouzet utilise bien entendu l'anticipation pour parler de notre monde, de ses dérives et de l'espoir qui peut encore le traverser. La tune dans le caniveau est une nouvelle qui fait réfléchir sans peser, ni dans la tête, ni dans le portefeuille.

 

Et pour ceux qui ont la chance d'habiter dans l'Aude, je serai demain soir, le jeudi 4 novembre, en compagnie de Thierry Crouzet et de Didier Millotte, pour une soirée littéraire animée, à la bibliothèque d'Espezel (à partir de 18h) puis avec le même trio le lendemain, le vendredi 5 novembre, à la bibliothèque de Mouthoumet (dès 18h aussi). Ces deux rencontres sont organisées par la Bibliothèque départementale de l'Aude.

 

Venez nombreux. Et si vous ne venez pas, vous n'avez qu'à visiter le blog de Thierry Crouzet pour y lire le compte-rendu. Ou celui de Didier Millotte pour voir les dessins ! Dans les deux cas, vous ne regretterez pas le voyage.

 

 

31/01/2010

Palmarès d'Angoulême 2010

C'est officiel depuis quelques minutes, Pascal Brutal de Riad Sattouf (Fluide Glacial) a reçu le Prix du meilleur album au Festival d'Angoulême !

Cliquez ici pour redécouvrir cet album désopilant.

Et, dans la foulée, comme on le prévoyait depuis quelques heures, c'est Baru qui décroche le Grand Prix du Festival !

Les autres prix, en vrac :

  • Prix Fnac - SNCF pour Paul à Québec du québécois Michel Rabagliati (largement mérité)
  • Prix Spécial du jury pour Dungeon Quest de Joe Daly
  • Prix intergénérations : L'esprit perdu (intégrale de Messire Guillaume) de Mathieu Bonhomme et Gwen de Bonneval (Dupuis)
  • Prix Regards sur le monde : Rebetiko de Prudhomme (Futuropolis)
  • Prix de l'audace : Alpha Directions de Jens Harder (Actes Sud – L'An 2)
  • Prix révélation : Rosalie Blum de Camille Jourdy (Actes Sud BD)
  • Prix du patrimoine : Paracuellos, de Carlos Gimenez (Fluide Glacial)


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14/09/2009

Sarane Alexandrian a rejoint Breton et Nougé

60 jours.jpgSarane Alexandrian est décédé ce week-end. Il avait bien vécu, du haut de son grand âge et de sa sagesse distante, lui qui avait eu l'honneur suprême de se faire excommunier par Breton comme tous les vrais surréalistes. Je ne pourrais écrire ici son éloge funêbre car je n'ai lu qu'un seul de ses livres, mais je l'avais trouvé particulièrement lumineux.

Comme un phare de moto dans la nuit. Ou un vers luisant au milieu du fumier.

"60 romans au goût du jour et de la nuit" publié par Fayard en 2000 est un inventaire d'idées et de synopsis de romans à écrire, avec une propension de l'auteur à reprérer ce qui n'a pas encore été ni fait, ni tenté ni réussi. A l'heure où les blogs multiplient les recettes pour aider les auteurs à se faire publier (les pires comme les meilleures), je recommande chaudement la lecture de ce traité qui n'est certainement pas le bon guide pour trouver un sujet vendeur mais permet, justement, de retrouver les traces du roman ambitieux, littéraire, simplement différent.

Alexandrian était d'une génération où on ne parlait de soigner l'image d'un écrivain mais tout simplement de préserver celle, bien plus sacrée, de la littérature, cette discipline magique où les mots font autre chose que vendre et communiquer.

Je ne sais pas si le livre est encore disponible. Il me semble en tout cas très recommandable en guise d'hommage.

07/08/2009

Le livre d'occasion est-il un livre ?

dyn003_original_479_360_pjpeg_10304_5e4884f7f94fad5f312a7d2aa0fe3f3f.jpgDepuis quelques années, une question me taraude : pourquoi exclut-on systématiquement les ventes de seconde main des études qui cherchent à prendre le pouls du marché livre ? Un livre acheté d'occasion n'est-il pas un livre ?

Je suis un grand lecteur et un très petit acheteur, surtout en chiffre d'affaire. Depuis toujours, je lis avant tout :

  • des livres empruntés en bibliothèque ;
  • des livres qu'on me prête ;
  • des livres que j'achète de seconde main (chez les bouquinistes, sur les brocantes et vide-grenier...) ;
  • des livres qu'on m'offre (cadeaux, services de presse...).

Quand j'achète des livres en librairie, ce qui est très rare, c'est avant tout parce qu'on m'a offert des Chèques-Lire ou parce que j'ai envie de compléter une série que j'ai dénichée ailleurs (il me manque le troisième tome, je n'ai pas lu le premier volet...). J'achète avant tout des livres pour enfants (faut de bon réseau de seconde main sur ce thème).

La part du budget du ménage que je consacre à l'achat de livres est, du coup, dérisoire. Suis-je pour autant un petit consommateur de livres ? Certainement pas, il y a des milliers de livres à la maison, dont plus de 500 rien que pour mes enfants. Alors, pourquoi mes achats de livres ne sont-ils pas considérés comme des achats par les études spécialisées (comme celle sur le marché du livre en Communauté française de Belgique, par exemple)?

J'ai cherché à comprendre et la meilleur explication est que, même si l'étude est commanditée par le Ministère de la Culture, elle vise à informer avant tout un secteur économique, celui de l'édition, qui n'a rien à gagner dans le marché de seconde main, au contraire, ils y voient surtout une perte de ventes pour eux. Alors que tout les gros lecteurs vous confient qu'ils lisent surtout en bibliothèque et se fournissent dans le marché de seconde main, aux yeux du monde de l'édition, un gros lecteur est un gros acheteur de livres neufs, ce qui n'est pas du tout la même chose.

Du coup, l'analyse culturelle des achats de livres n'a, à mes yeux, aucun intérêt, car elle passe sous silence un fait réel : la quasi éternité du livre. On n'achète peut-être plus autant de livres qu'avant (ce qui reste à voir) mais on les détruit toujours aussi peu (le livre est un objet respecté, voir sacré), on les conserve, on les stocke en rayonnage et dans le grenier, on les prête, on les offre : ils circulent encore, donc ils vivent !

Mes enfants lisent les livres que j'ai lus à leur âge, ils ont pillé la bibliothèque familiale. Ce sont des livres qui ressuscitent. Et cela n'apparaît pourtant nulle part dans les statistiques (toujours des statistiques d'achat et de transactions commerciales).

Je consulte en quelques instants des livres tombés dans le domaine public grâce à Internet (encore du Hugo, tout récemment, qui est aussi dans ma bibliothèque, pourtant), je fais revivre le texte. Cela n'apparaît pas non plus dans les statistiques.

Et ces milliers de marchands de livres d'occasion, sur les quais, dans les villages du livre, boulevard Lemonnier à Bruxelles... Ils ne vendent pas du livre ? Comment se portent-ils en temps de crise ? Vendent-il plus, vendent-ils moins, nous n'en savons rien, malheureusement, car... le livre d'occasion n'est pas un livre, aux yeux des sondeurs de marché.

Heureusement que les lecteurs ne sont pas aussi bornés qu'eux !

Avez-vous d'autres idées à ce sujet, je serais ravi d'en discuter avec vous...

 

03/04/2009

Un livre en forme de tsunami

tsunami.jpgMais à quoi peuvent donc servir tous les livres qui mêlent texte et images ? La plupart du temps, l'album que l'on prend en mains, aussi joli soit-il, aussi intelligent et astucieux son propos soit-il, ne dépasse pas la simple distraction.

Avec la publication de « Tsunami », un livre pas du tout comme les autres, les éditions Rackham nous initient à une tradition de récits graphiques venus de l'autre bout du monde, dont le sens et l'utilité s'imposent d'emblée.

Dans la culture bengali, les rouleaux peints patuas servent de supports aux conteurs qui passent de village en village. Face à l'assistance, les conteurs indiquent du doigt les dessins à regarder tandis qu'ils chantent le texte. Les récits peuvent aussi bien perpétuer des histoires traditionnelles que s'inspirer de l'actualité récente. Cette tradition orale séculaire est encore bien vivante dans les états indiens du West Bengal et du Bihar, en Inde. La preuve, c'est de là que provient ce livre exceptionnel, dessiné pour témoigner de l'émotion collective qui a traversé la région, en décembre 2004, lorsqu'un tsunami a ravagé l'Indonésie, le Sri Lanka et l'Inde.

« Tsunami » n'est plus seulement un rouleau, c'est désormais un livre dédié à la mémoire des victimes de cette catastrophe. Sous forme d'accordéon, le long dessin représente un tsunami personnifié, qui crache de l'eau à travers toutes les pages, emportant sur son parcours sinueux aussi bien les gens que les objets et les animaux. D'une lisibilité limpide, le dessin en couleurs vives et tranchées, est accompagné par la transcription du chant qui, dans sa simplicité, parvient à rendre aussi bien l'émotion et la peine que la colère et la révolte.

Cet objet hors du commun a été entièrement conçu et sérigraphié, collé et cousu à la main en Inde par l'atelier des édition Tara à Chennaï, et se présente comme un protoype d'édition équitable.

Pour donner une idée de cette forme graphique étonnante, rien ne vaut une bonne image et un extrait du texte.

 

tsunami2.jpgBallet d'hélicoptères

débris de toitures

Survivants qui se battent

pour de la nourriture

Amer destin

de mourir comme des mouches

Les larmes coulent

de mes yeux, de ma bouche

Aide, politique

et petits arrangements

Vont de concert

entre les baraquements

Les affamés tiendront-ils

encore longtemps

Tsunami

Terreur des vivants


Une histoire d'espoir

avant de finir

Sur une berge, un temple

regardait le temps vieillir

Il n'a ni cédé

ni ne s'est effondré

Mais on a vu à ses pieds

un autre temple se dévoiler

Sous les sables

par les flots avalés

Même dans la destruction

tu fais surgir la beauté

Tsunami

Apatride calamité !

 

Et pour écouter le chant en version originale et découvrir comment le livre est fabriqué entièrement à la main, il suffit de regarder la vidéo ci-dessous.

 

 

 

Joydeb et Monyna Chitrakar, « Tsunami », Editions Rackham, 30 euros.

 

22:40 Publié dans Notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : tsunami, littérature, patua, inde, bd, conte, oralité | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook | |  Imprimer

23/03/2009

Un livre à dévorer de toute urgence (et plus tard aussi)

Tamar Drewe cover.jpgLe plus beau des dilemmes auxquels un lecteur peut être confronté n'est sans doute pas celui du Capitaine Haddock (la barbe : sur ou sous la couverture dans le lit ?), même si ce problème le tient éveillé tout une nuit, c'est d'en arriver à ce point magique dans un livre où l'on voudrait à la fois lire la suite au plus vite, tant le plaisir est intense, et ralentir la lecture pour la faire durer le plus longtemps possible. C'est un bonheur exquis et douloureux, car l'on sait que derrière ces deux solutions se cache une vérité bien plus profonde : tout livre, aussi bon soit-il, s'achève une fois la dernière page atteinte. Il faudra bien quitter l'univers doux et chaud de la fiction pour rejoindre le monde terne et froid de la réalité. Ce moment peut-être repoussé quelque peu, il ne peut pas être écarté complètement. Mais quel plaisir intense que de sentir qu'on voudrait freiner alors que la lecture s'emballe ! Il est rare, malheureusement, surtout en bande dessinée, où les pages se tournent si vite et les planches se parcourent avec si peu d'effort qu'on atteint la dernière avant d'avoir eu le temps de savourer.

Heureusement, il y a « Tamara Drewe » de Posy Simmonds. Peut-être bien la lecture la plus époustouflante, à mes yeux, de l'année 2008. Un vrai pavé, un vrai roman graphique, bourré de textes et fourmillant de personnages attachants, une vraie œuvre de littérature, qui recourt aussi bien au texte qu'aux images, aux bulles qu'aux descriptions. En bref, un roman qui ne se prive de rien et qui chouchoute ses lecteurs.

Il paraît que l'histoire s'inspire du roman « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy. Je serais bien incapable d'en juger car je n'ai pas lu ce livre. Mais ce que je peux dire est que le résultat ne sent pas le moins du monde l'adaptation, bien au contraire.

Dès les premières pages, on comprend qu'on pose les pieds dans un univers dont Posy Simmonds maîtrise les moindres recoins. On découvre, dans la campagne anglaise, Stonefield, un lieu de retraite pour écrivains, où tous ceux qui le souhaitent peuvent venir achever, en résidence paisible, leur travail de rédaction. Dans la remise, on trouve Nicholas Hardiman, auteur à succès de romans policiers, marié à Beth, la tenancière des lieux. C'est un bel homme, coureur de jupons et grande gueule. Il prend toute la place que son épouse, dévouée et discrète, laisse disponible. Le docter Glen Larson, prof d'unif et traducteur, loge et travaille dans la chambre Bateman. C'est un habitué des lieux, il est gros et barbu, son livre n'avance pas et ça l'arrange plutôt bien, il apprécie les séjours à Stonefield. Il y a encore Andy Cobb, le jardinier de la ferme bio, et quelques autres écrivains de passage... Puis, un matin, l'équilibre paisible bascule, lorsque la scène de ménage entre Nicholas et Beth éclate dans la cour de la résidence, devant témoins. Au départ de cette altercation, une histoire d'infidélité qui est loin d'être la première. Nicholas va devoir quitter les lieux et Beth maintenir le bateau à flots... Ce ne sera pas simple car voici que débarque, dans le village voisin, Tamara Drewe, jeune pipole, chroniqueuse de presse, citadine allumeuse et désinvolte, bien décidée à s'installer dans ce cadre magnifique et... paisible.

drewe7.jpgDurant plus de 130 pages, on va se passionner pour ces personnages d'écrivains timides et de campagnards maladroits, on va les regarder se débattre et s'ébattre dans les prés, dans la boue et à leur table de travail. On y ajoutera quelques jeunes du village, des téléphones portables, des couples qui se forment et se déforment, des rumeurs qui courent, des intrusions et des coups fourrés... On se régale d'un bout à l'autre, non seulement parce que le propos est croustillant mais surtout parce que la façon de le raconter, en roman aux voix multiples, où chaque personnage s'exprime tour à tour, où les mêmes faits sont racontés suivant un point de vue puis un autre, en images, en texte et en mélange des deux, est un vrai délice.

Posy Simmonds a trouvé non seulement le tempo qui convenait à son histoire, elle manie surtout avec habileté les ruptures de ton et de genre, elle passe du monologue intérieur aux scènes de pure BD, du récit rédigé dans un journal intime aux images sans paroles, du monochrome aux couleurs flashy avec une égale maîtrise.

Ajoutons à cela que le livre, épais et cartonné, avec son format presque carré et son marque-page en tissu est un très bel objet, que la traduction de Lili Sztajn est à la hauteur de la difficulté et on comprendra pourquoi, bien qu'il ne ressemble à aucun autre, ravit tous ceux qui prennent le temps de se plonger dans ses pages. Bien trop roman pour les simples amateurs de BD, bien trop BD pour les fans de littérature anglaise, il convainc tous les publics parce que c'est un vrai roman graphique, au sens plein du terme, un œuvre qui réinvente sa propre façon de raconter l'histoire sans se priver d'aucun des talents de son auteur.

Hors du commun, vraiment.

 

Posy Simmonds, « Tamara Drewe », Denoël Graphic. 134 pages - 23,50 EUR.

 

21/03/2009

Tout doit disparaître (sauf la littérature)

recto_nous_disparaissons.jpgIl faut un talent hors du commun pour se lancer dans un sujet casse-gueule et en tirer un très bon roman. Scott Heim démontre, avec « Nous disparaissons », son second roman, qu'il a la trempe et le culot nécessaires à pareille entreprise.

Le roman raconte comment Scott, le narrateur, empêtré dans sa dépendance à la méthamphétamine, quitte New York et son boulot alimentaire pour rejoindre sa mère, au fin fond du Kansas, afin de l'assister dans ses derniers jours, suite à l'avancée de sa maladie. Mais Dona, la mère, a bien changé depuis la dernière fois qu'il l'a vue. La maladie l'a affaiblie, certes, mais elle est surtout obsédée par les disparitions d'enfants qui se produisent dans tout le pays, obnubilée par la recherche de témoignages, de preuves et, qui sait, de coupables. Elle interroge les parents, visite les lieux de rapts, collectionne les coupures de presse.

Pour le lecteur belge, qui a vécu les années de comités blancs, la chasse aux sorcières et aux réseaux, la traque des magistrats et notables cachés derrière les enlèvements d'enfants, et bien d'autres formes de paranoïa collectives qui ont vicié les débats et la vie publics durant plusieurs années, jusqu'au procès définitif de Marc Dutroux, l'idée de suivre une mère et son fils dans leur quête des méchants inconnus qui s'en prennent aux enfants angéliques, même dans un texte de fiction, a tout pour déplaire. Et pourtant... une fois acceptée l'idée (si on ne l'accepte pas, on repose le roman avant même de l'ouvrir car le contexte est posé dès les premières lignes), on découvre un roman dont le sujet est tout autre, bien plus profond et touchant que la quête des coupables, porté par un couple de laissés pour compte terriblement humains.

D'un côté, il y a une mère alcoolique en rémission, cancéreuse au stade avancé, gentille et entière, dont la raison semble avoir basculé pour de bon de l'autre côté de cette fine frontière qui départage le bon sens du délire. De l'autre, un fils toxicomane, timide, mal à l'aise, excité par les produits qu'il fume ou inhale, assommé par les somnifère qu'il avale chaque soir. Une belle paire de déchets aux yeux de l'Amérique bien pensante ? Non, deux Américains comme tant d'autres, justement, en vie malgré tout, à l'instar de tous les autres personnages que l'on croise dans cet épais roman : une voisine plaquée par son mari, un gamin en fugue, des habitants du coin accueillants mais tous portés par une sorte de nonchalance dépressive, qui devrait faire peine à lire et n'inspire pourtant que de la compassion et de la sympathie.

Car il y a bien un tour de force dans l'écriture de Scott Heim, une sorte de manœuvre de prestidigitateur, qui, à partir d'un sujet sombre, voire plombant, parvient à atteindre l'essence même de ce qui fait l'espèce humaine, ce fil d'humanité qui se transmet d'une génération à l'autre, qui survit à la mort et dépasse la simple mécanique de chair et d'os ou les rapports de force qui lient les êtres entre eux. Difficile d'en dire plus sans dévoiler l'épaisseur même du roman, qui ne se révèle que dans les dernières pages, quand le titre du livre se met à résonner d'une tout autre façon aux oreilles du lecteur, quand les disparitions d'enfants cèdent la place à des disparitions d'un tout autre type, moins spectaculaires sans doute, moins alarmantes et moins émotionnelles, mais probablement plus humaines, tout simplement.

L'écriture de Heim est sans fioriture, elle se borne à raconter les faits, à rendre compte du déroulement des journées, et c'est par cette objectivité précisément qu'elle parvient à rendre palpable et vertigineuse la sensation que nous aussi, un jour, nous disparaîtrons, comme tout le reste.

 

« Nous disparaissons » est un roman de Scott Heim, traduit de l'américain par Christophe Grosdidier, publié Au Diable Vauvert. Le même éditeur avait déjà publié son premier roman, « Mysterious skin », il y a quelques années. Pour les fans de détails techniques, il y a 380 pages et le bouquin coûte 23 euros, qu'on ne regrette pas.

 

 

03/03/2009

Lysiane D'Haeyère rejoint Gaston Compère et bien d'autres

th-200x200-eperonniers_malinconi.jpg.jpgC'est la première éditrice que j'ai rencontrée, alors que j'étudiais encore à l'Université : elle était venue accompagner Rossano Rosi pour la présentation de son roman à la Librairie Pax. Petite, cheveux blancs, grandes lunettes, un caractère marqué et une propension à prendre la parole quand on ne la lui donnait pas. C'était un personnage.

Quelques années plus tard, c'est elle qui m'a fait entre dans le monde de l'édition : j'ai été, pendant près de deux ans, le seul employé des Eperonniers, sa maison d'édition, où elle poursuivait son travail de repérage d'auteurs de littérature contemporaine, toujours à Bruxelles alors que tout le monde, les médias et l'ensemble du monde littéraire en général, ne jurait que par Paris.

Dans son catalogue il y avait bien sûr les restes des Editions Jacques Antoine : André Baillon, Odilon-Jean Périer, Franz Hellens, Michel de Ghelderode... mais il y avait aussi quelques noms aujourd'hui devenus prestigieux : Henri Bauchau, François Emmanuel, Claude Javeau, Gaston Compère, Nicole Malinconi, Karel Logist... ou Liliane Wouters.

Elle adorait par-dessus tout avoir le bonheur de rencontrer un vrai auteur. Je me souviens l'avoir entendue défendre et promouvoir les textes de Denis-Louis Colaux, ceux d'Otto Ganz, la poésie de Serge Delaive et de Carl Norac, le roman de l'angolais Pepetela.

Elle était paradoxale à plus d'un titre, elle adorait les auteurs et ne les traitait pas toujours bien. On l'accusait à tort de toucher des subsides monumentaux alors que tout son patrimoine personnel a été investi à perte, année après année, dans des caisses de livres, dont beaucoup aujourd'hui prennent la poussière.

Nous nous sommes souvent pris la tête, dans notre bureau chauffé au charbon sur le site de Tour et Taxis, notre collaboration a été très houleuse sur la fin mais je sais que c'est elle qui m'a appris l'essentiel : le vrai travail du manuscrit, les fondamentaux du travail d'éditeur sur le long terme, la rage de croire que la qualité est le seul moyen d'exister sur le long terme.

Elle ajoutait à cela, du haut de ses 73 ans, une mémoire sans pareil pour l'histoire de l'édition en Belgique. Elle connaissait tout le monde, jusque dans leurs plus petits défauts. Elle ne se laissait pas avoir par la poudre aux yeux et les effets marketing qui menaçaient peu à peu d'engloutir le métier d'éditeur derrière des torrents de promotion et de publicité tapageuse.

C'était une éditrice.

Je suis fier d'avoir été son dernier employé.